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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 06:01
Détail d'une peinture ancienne adaptée avec Photoshop

Détail d'une peinture ancienne adaptée avec Photoshop

Le cri du poisson rouge

Chapitre deux

 

            Ce matin quelle ne fût pas ma surprise de me surprendre à songer à  nouveau à Anatole. Ce petit poisson rouge visitant mes pensées avait surgi la semaine dernière, sans tambour ni trompette. Au moment précis où perplexe je me demandais quelle idée saugrenue allait pouvoir alimenter mon blog et me fournir prétexte à noircir du papier. Car c’est ainsi, nul plan ne me guidait, nulle intention mercantile, nul désir de capter l’attention d’autrui.

            Non, simplement une idée qui passe et semble devoir s’imposer  dans la mouvance des reflets faisant palpiter les vitres froides d’un aquarium.

            Donc Anatole dont le joli nom chrétien m’était venu comme ça, bien qu’il y eut sans doute des raisons, mais fort obscures et cachées à ma conscience lucide, Anatole dis-je, venait d’éprouver à la fin de l’épisode un choc sans précédent, une sorte de révélation.

            Flottant jusqu’à ce jour dans un bonheur médiocre mais sans soucis, il n’avait jamais mis en doute son statut de base. Poisson rouge il était, poisson rouge il resterait, jusqu’à plus soif, si la familiarité de l’expression ne vous choque pas trop.

            Hélas ! Nulle transcendance ne visitait son quotidien. Nourri, logé, il ne se remettait pas en cause. Son statut de petite créature autosuffisante et ne doutant pas d’être le centre du monde le rassurait pleinement.

            Mais le destin veillait. Il attendait son heure et tout à coup frappa les trois coups sans sommation.

            Anatole était donc aux bons soins de madame Michu. De cette excellente personne vous ne savez que ce que je vous ai dit. Ce qui est un peu court. Alors complétons. Non seulement elle prenait grand soin de son pensionnaire, mais elle cherchait à améliorer son confort. Ainsi chaque semaine elle changeait totalement l’eau du bocal, pourtant régénérée en permanence par un dispositif à bulle assez sophistiqué. Anatole était alors transféré dans un saladier pour peu de temps, fort heureusement car il aurait pu faire un bond pour se retrouver gisant sur le carreau de la cuisine.

            Et c’est pourtant ce qui advint. Madame Michu maniant le balai brosse heurta tout à coup le saladier. Celui-ci bascule et se brise. Et son occupant se retrouve suffocant dans une petite flaque. Flaque qui s’amenuise à vue d’œil, aspirée par la serpillière. Dieu merci le chat n’est pas là avec ses griffes acérées, ni le chien avec sa dentition canine.

            Peu de temps après tout est rentré dans l’ordre. Madame Michu peut enfin aller remplir sa mission d’entretien journalier…Tout le monde est content : « La concierge est dans l’escalier »

            Mais Anatole vient de connaître son second traumatisme. Le monde est un endroit dangereux et même entouré de la bienveillance attentive de ses proches on peut être anéanti à tout instant. Réduit à l’état de débris organiques souillant le sol de la cuisine.

            Mais la veuve Michu n’était pas complètement solitaire. Son époux lui avait fait de beaux enfants qui eux-mêmes avaient procréé. Elle était donc mamie et accueillait ses petits enfants à l’occasion. Bien sûr qu’ils aimaient mamie Michu et ses confitures et ses tartes au pommes, mais quand même, la perspective de venir visiter une vieille dame un peu âgée habitant une loge exiguë et pas très aérée ne les enthousiasmait que modérément. Alors il y avait Anatole. Mais il était solitaire et tournait tristement dans son petit bocal.

            A force de cris et d’implorations ils avaient convaincu leurs parents d’offrir à mamie Michu un aquarium pour son anniversaire. Plus grand, plus rutilant, il pourrait accueillir de la compagnie.

            C’est ainsi qu’Anatole ne fût plus seul. D’abord il put fréquenter des semblables un peu plus gros ou plus enjoués mais de même espèce. Puis vinrent des exotiques, des atypiques, des étrangers. Certains étaient minuscules mais rutilants comme des pierres précieuses. D’autres très grands et plats, rayés comme des zèbres promenaient leur silhouette triangulaire dénuée d’épaisseur. Tandis que d’autres enfin se paraient de couleurs fluorescentes luisant même dans l’obscurité et vous empêchaient de sommeiller paisiblement la nuit, comme tout le monde se doit de faire.

            Anatole découvrit donc avec stupeur que tous n’étaient pas comme lui, qu’il n’était pas lui-même la norme universelle régissant tout. Et il en eut du chagrin. Parce qu’enfin, si je suis normal, tout ceux qui diffèrent de moi ne le sont sans doute pas tout à fait… En un mot il découvrit l’autre et que cet autre est différent.

            Cela comportait cependant un avantage : la diversité. Et il en profita pour s’enchanter de leurs couleurs bariolées, de leurs formes extravagantes et de leurs comportements dont l’inattendu mettait un grain de sel dans son eau, un peu fade à la longue…

            Comme il n’était pas sot il remarqua aussi que dans une même espèce il y avait des différences. Certains spécimens plus brutaux dans leurs ébats ne s’occupaient que d’eux-mêmes sauf pour combattre leurs congénères. Alors que d’autres plus gracieux avec de longs cheveux et des formes plus enveloppantes passaient beaucoup de temps à se peindre les ongles des orteils en rouge. Ce qui n’était pas pour lui déplaire car il le ressentait comme un hommage à sa couleur native. Et puis ces créatures plus douces semblaient assurer l’avenir de l’espèce. Car il y avait des décès. Quelle que fût la qualité de la nourriture et la constance de la température, on retrouvait parfois l’un des occupants flottant le ventre en l’air entre deux eaux avant de remonter à la surface. Puis sa dépouille se dissolvait pour retourner au milieu nourricier qui lui avait donné vie.

            Fin observateur Anatole en tira bien des conclusions sur la marche du monde et les créatures qui le peuplent. Il en arriva même à la notion d’impermanence chère au Bouddha dont pourtant il ignorait tout.

            Ainsi se déroula sa vie. Car tout a une fin et un beau jour ce fut à son tour de flotter inerte au fil de son eau familière. A quoi sa vie avait-elle servi ? Il ne se le demandait point, n’ayant pas vu venir le trépas. Alors à quoi bon toutes ces histoires ? Et ces complications sans fin ? Sans doute y avait-il trouvé du plaisir…Mais tout passe, lasse ou trépasse… Sans doute avait-il entrevu la relativité, mais il n’était pas Einstein et puis ce n’est pas d’un intérêt immédiat au sein d’un aquarium…

            Allons ! Pas de pessimisme ni de conclusions bêtement logiques. Vous n’y êtes pas ! Car parmi les petits enfants de mamie Michu l’un d’eux, un peu bizarre et moqué par ses frères et sœurs l’avait observé avec passion et avait compris bien des motivations de cette modeste créature. En son âme et conscience, en bon observateur, ce bipède omnivore avait envisagé les grandes questions sur notre destin. Et il en avait tiré bien des conclusions. Je crois même qu’il était arrivé à quelques certitudes, de celles qu’on peut garder pour soi si elles n’intéressent pas les autres.

            Espérons simplement que l’âge venu il ne se montrera pas ingrat et que c’est avec reconnaissance qu’il se souviendra d’Anatole, pauvre créature impuissante mais qui, sans le vouloir aura été pour lui un oupa-gourou non négligeable. Mais le terme d’oupa-gourou vous fait sursauter ? Il est nouveau et exotique ? Peut-être mais il ne fait que désigner dans la tradition indienne celui ou celle, ou ce qui nous a aidé à devenir un peu plus perspicace. Ce qui nous a aidé à devenir moins opaque. Ce qui nous a éclairé dans notre ignorance crasse.

En gros, ce qui le moment venu nous permettra de ne pas mourir idiot. Si du moins on le souhaite… Mais il me semble que Lao Tseu est bien d’accord avec cet avis. Et ça me rassure.

 

                                                      Le Chesnay le 28 septembre 2013

                                                          Copyright Christian Lepère

 

 

Détail revu et adapté par Photoshop

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Published by L'imaginaire
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