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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 08:14
"Les masses laborieuses" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1994

"Les masses laborieuses" - huile sur toile - 65 x 54 cm - 1994

Un français moyen

 

              C’est au cœur de la France profonde. Un petit café de province avec quelques habitués. En face de moi, à deux mètres, un vieux monsieur seul. Sympathique à première vue. Un beau visage buriné par les ans sous sa casquette de retraité et un regard un peu lointain. Une tête de médecin de campagne, de ceux qui ont consacré leur vie au soulagement de la misère physique. Peut-être même a-t-il fait plus en apportant un secours moral à ses patients ? Mais la fille du patron vient lui servir son petit café. Poli il a remercié en hochant la tête. Mais voilà qu’au moment où elle lui a tourné le dos il m’a semblé percevoir un regard un peu appuyé sur sa chute de reins. Allons c’est humain et ça pourrait le rendre plus proche…

              Mais voici qu’il déplie son journal. Hum…Plutôt de droite et plein de gros titres racoleurs. Voilà qu’il se met à lire et je vois son visage trahir d’infimes nuances d’appréciation ou de critique. Serait-il pour une justice moins laxiste ? Ou au contraire pour une libéralisation de la répression ? L’état des choses en Syrie semble le préoccuper mais là aussi, quel camp est-il en train de désapprouver ? Le penchant dictatorial de Bachar el Assad ou les manœuvres perfides des islamistes qui ne rêvent que de châtier les infidèles en leur imposant la charia.

              Au fil des pages je vois maintenant d’autres sentiments percer discrètement. Les faits divers c’est fait pour ça, titiller les profondeurs. Et les exploits sportifs ont mission de réveiller les passions et de permettre à la bête de compenser ses faiblesses. Dis moi sur qui tu te projettes, je te dirai ta névrose et de quoi on t’a frustré quand tu étais gamin…

              Mais il progresse de page en page, passant de l’enthousiasme discret à l’abattement de bonne compagnie, de l’affirmation machiste à l’anéantissement des espoirs les plus fous.

              Mais d’autres habitués arrivent, des copains, des complices de comptoir. Vont-ils lui proposer de jouer à la belotte ? Ou lui faire part de tous les petits potins de la bourgade. Ou l’informer de l’avenir grisâtre de nos pensions de retraite non indexées sur l’inflation et ne tenant aucun compte de la pénibilité ? A coup sûr il va me livrer d’autres aspects de sa personne.

              Mais au fait il a un passé ? Forcément ! Alors au juste quel bambin a-t-il été ? Enfant de cœur ou engagé dans les jeunesses communistes à douze ans ? Sincère et exalté ou contraint par la famille qui cherchait à l’empêcher de nuire ? Ou par désoeuvrement ? Ou simplement pour se faire des copains ?

              Et sa vie sentimentale dans tout ça ? Pour qui s’est-il ému, avec qui a-t-il partagé les méandres de son existence ? Et maintenant est-il veuf, célibataire ou divorcé pour la troisième fois après des tentatives de recomposition si prisées par les temps qui courent ? Est-il enfin un grand papa gâteau ou un solitaire définitif ?

              Voila que je me suis laissé prendre comme d’habitude et que à la vue de ce simple français moyen je me suis permis de supposer, de compléter, d’ inventer et même de broder des hypothèses assez gratuites. Pourtant je ne sais rien. Et comme tout un chacun je classe tout ce qui me tombe sous les yeux en bon et en mauvais, sympa ou pas, présentable ou à jeter aux chiens…

              Alors ce vieux monsieur est-il un très brave type ? Un serial killer calmé par l’âge ? Un ancien déporté ou un inventeur primé au concours Lépine pour avoir révolutionné le concept de base de l’ouvre-boîte ? Mais au fait n’a-t-il pas été un peu tout ça. A moins qu’il n’ait rien fait, comme « Le baron perché » ce héros d’Italo Calvino dont la vie s’était usée en vain à vivre dans les arbres de son domaine, pour n’en redescendre que contraint et forcé par l’âge après une vie d’oisiveté tout à fait indigne de son rang et de sa naissance. Alors que ses pairs menaient de justes guerres et géraient leur domaine pour le bien de leurs sujets.

              Mais aujourd’hui il est là, assis, et je suis en face. J’ai terminé mon café en compagnie de mon fils avant de ressortir au grand air. Ainsi la vraie vie va continuer, celle ou replongés dans l’épaisseur du quotidien on va s’occuper de choses sérieuses. Mais peut-être êtes vous dans le même cas ? Je vais donc vous laisser vaquer et faire face aux obligations qui vous incombent. En attendant le prochain épisode.

 

                                                           Le Chesnay le 6 septembre 2013

                                                                   Copyright Christian Lepère

 

"Le gros timide" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1993

"Le gros timide" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1993

Le prochain épisode…

 

nous fera quitter l’instant présent

pour nous replonger dans

le monde fabuleux

de l’enfance

avec :

 

« Les escargots du temps passé »

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Published by L'imaginaire
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