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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 08:04
"Ambivalence problématique" - gravure à l'eau-forte imprimée sur Demi-Jésus - 1983

"Ambivalence problématique" - gravure à l'eau-forte imprimée sur Demi-Jésus - 1983

Sans papiers

 

            Il avait perdu sa sacoche. En soi l’objet n’était pas trop précieux. En cuir brun, un peu usagé, il n’était pas un souvenir sentimental dont la perte peut vous briser le cœur. Mais c’est qu’elle contenait tous ses papiers : carte d’identité, permis de conduire, carte grise et même sa carte vitale, celle qui justement permet de  prolonger sa vie dans de bonnes conditions. Toutes ses références sociales étaient là  pour justifier une existence légale dont la société a besoin pour nous cadrer. Car nous nous devons d’être des gens sérieux et identifiables. De bons citoyens qui votent et payent leurs impôts.

            Pour faire bonne mesure il y avait aussi sa carte bleue et son chéquier… Et comme le savent les psys, la banque c’est la mère. Il devenait ainsi totalement orphelin après avoir perdu depuis longtemps ses parents biologiques, voilà qu’il était privé de son pouvoir financier.

            Par surcroît si une personne jeune et pleine d’allant aurait pu faire face et rebondir sans attente, il se trouve qu’il n’était plus si jeune et que depuis peu il avait sombré dans une dépression bien insidieuse. Son moral était au plus bas et sa démarche chancelante. Son épouse fort inquiète et sujette elle aussi à des oublis et des méprises conséquences d’une mémoire qui s’étiole et se laisse aller prenait peur et s’affolait, explosant dans de vaines colères et alternant le miel, le fiel et la révolte vaine.

            N’étant pas très loin son propre frère se mit en tête de l’aider à résoudre le problème. Comment faire ? Se rendre à la mairie du village et aux services de la sous-préfecture ? Mais internet peut nous fournir des pistes et est prêt à coopérer gentiment. A force de clics, il apprit ainsi que toutes affaires cessantes il fallait d’abord prévenir la gendarmerie en déposant une déclaration de perte ou de vol. Fort bien ! Mais la présence physique de l’intéressé est requise  et il est indispensable qu’il se présente sur place en compagnie de son épouse. Hélas, comment identifier celui qui justement est sans papiers ?  Avec son livret de famille et la carte d’identité de sa conjointe qu’il fallait donc retourner chercher à son domicile.

            Pendant ce temps la femme du malheureux se torturant les méninges essayait de reconstituer l’épisode de la perte des précieux documents. « Voyons, il y a quelques jours je l’ai vu avec sa sacoche à la main se dirigeant curieusement vers la salle de bain… Comme il n’avait aucune raison d’en être muni  (Il ne se sert pas de la voiture…) je me suis demandé ce qu’il voulait en faire ». C’est sur ces entre faits que le téléphone avait sonné et avait détourné son attention.

            Ensuite elle avait fouillé partout, sous les meubles, au fond des tiroirs, sous les amas improbables d’objets hétéroclites interdisant l’entrée du garage et même dans la salle de bain…En vain ! En vain ! Son beau-frère s’y était mis aussi, en vain également. Ils avaient minutieusement fouillé les deux voitures et les abords et le jardin. Et voila qu’à la gendarmerie on leur enjoignait de retourner chercher le livret de famille.

            Ils y allèrent donc et pendant que le frère tentait une dernière action sur Internet  pour chercher l’adresse où les  gens honnêtes ont la bonne idée de rapporter les objets trouvés  à la petite ville toute proche, elle regagna son domicile. Après un temps assez long il trouva enfin le renseignement et pensa proposer d’y aller voir. La probabilité était faible mais pas totalement nulle. Il fallait tout tenter. Au moins on aurait l’esprit plus tranquille.

            C’est à cet instant que sa belle-sœur fit irruption, toute bouleversée, la sacoche retrouvée entre les mains. Elle venait de revérifier une dernière fois et s’était accroupie pour regarder sous les sièges de la voiture. Et là, sous ses yeux incrédules, elle avait vu ce qui avait échappé à une recherche plus superficielle quoique méthodique. Mais peut-être avait-elle glissé entre temps et était redevenue visible ?

            Toute exaltée elle fit la bise à son beau-frère. Son moral était au plus haut, du moins dans l’immédiat. Mais rien n’est simple et la résolution brutale du problème anéantissant toute recherche et simplifiant considérablement leurs démarches, ils se retrouvèrent les bras ballants, un peu désoeuvrés.

            Il paraît que cela arrive aussi aux combattants quand la guerre se termine et que désormais ils ne sont plus que d’anciens vétérans…

 

 

                                                               La Brosse Conge le 26 août 2013

                                                               Copyright Christian Lepère

           

 

Sans papiers

 

            Il avait perdu sa sacoche. En soi l’objet n’était pas trop précieux. En cuir brun, un peu usagé, il n’était pas un souvenir sentimental dont la perte peut vous briser le cœur. Mais c’est qu’elle contenait tous ses papiers : carte d’identité, permis de conduire, carte grise et même sa carte vitale, celle qui justement permet de  prolonger sa vie dans de bonnes conditions. Toutes ses références sociales étaient là  pour justifier une existence légale dont la société a besoin pour nous cadrer. Car nous nous devons d’être des gens sérieux et identifiables. De bons citoyens qui votent et payent leurs impôts.

            Pour faire bonne mesure il y avait aussi sa carte bleue et son chéquier… Et comme le savent les psys, la banque c’est la mère. Il devenait ainsi totalement orphelin après avoir perdu depuis longtemps ses parents biologiques, voilà qu’il était privé de son pouvoir financier.

            Par surcroît si une personne jeune et pleine d’allant aurait pu faire face et rebondir sans attente, il se trouve qu’il n’était plus si jeune et que depuis peu il avait sombré dans une dépression bien insidieuse. Son moral était au plus bas et sa démarche chancelante. Son épouse fort inquiète et sujette elle aussi à des oublis et des méprises conséquences d’une mémoire qui s’étiole et se laisse aller prenait peur et s’affolait, explosant dans de vaines colères et alternant le miel, le fiel et la révolte vaine.

            N’étant pas très loin son propre frère se mit en tête de l’aider à résoudre le problème. Comment faire ? Se rendre à la mairie du village et aux services de la sous-préfecture ? Mais internet peut nous fournir des pistes et est prêt à coopérer gentiment. A force de clics, il apprit ainsi que toutes affaires cessantes il fallait d’abord prévenir la gendarmerie en déposant une déclaration de perte ou de vol. Fort bien ! Mais la présence physique de l’intéressé est requise  et il est indispensable qu’il se présente sur place en compagnie de son épouse. Hélas, comment identifier celui qui justement est sans papiers ?  Avec son livret de famille et la carte d’identité de sa conjointe qu’il fallait donc retourner chercher à son domicile.

            Pendant ce temps la femme du malheureux se torturant les méninges essayait de reconstituer l’épisode de la perte des précieux documents. « Voyons, il y a quelques jours je l’ai vu avec sa sacoche à la main se dirigeant curieusement vers la salle de bain… Comme il n’avait aucune raison d’en être muni  (Il ne se sert pas de la voiture…) je me suis demandé ce qu’il voulait en faire ». C’est sur ces entre faits que le téléphone avait sonné et avait détourné son attention.

            Ensuite elle avait fouillé partout, sous les meubles, au fond des tiroirs, sous les amas improbables d’objets hétéroclites interdisant l’entrée du garage et même dans la salle de bain…En vain ! En vain ! Son beau-frère s’y était mis aussi, en vain également. Ils avaient minutieusement fouillé les deux voitures et les abords et le jardin. Et voila qu’à la gendarmerie on leur enjoignait de retourner chercher le livret de famille.

            Ils y allèrent donc et pendant que le frère tentait une dernière action sur Internet  pour chercher l’adresse où les  gens honnêtes ont la bonne idée de rapporter les objets trouvés  à la petite ville toute proche, elle regagna son domicile. Après un temps assez long il trouva enfin le renseignement et pensa proposer d’y aller voir. La probabilité était faible mais pas totalement nulle. Il fallait tout tenter. Au moins on aurait l’esprit plus tranquille.

            C’est à cet instant que sa belle-sœur fit irruption, toute bouleversée, la sacoche retrouvée entre les mains. Elle venait de revérifier une dernière fois et s’était accroupie pour regarder sous les sièges de la voiture. Et là, sous ses yeux incrédules, elle avait vu ce qui avait échappé à une recherche plus superficielle quoique méthodique. Mais peut-être avait-elle glissé entre temps et était redevenue visible ?

            Toute exaltée elle fit la bise à son beau-frère. Son moral était au plus haut, du moins dans l’immédiat. Mais rien n’est simple et la résolution brutale du problème anéantissant toute recherche et simplifiant considérablement leurs démarches, ils se retrouvèrent les bras ballants, un peu désoeuvrés.

            Il paraît que cela arrive aussi aux combattants quand la guerre se termine et que désormais ils ne sont plus que d’anciens vétérans…

 

                                                               La Brosse Conge le 26 août 2013

                                                               Copyright Christian Lepère

           

 

 

 

"Cavalier rouge" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

"Cavalier rouge" - huile sur toile - 46 x 38 cm - 1987

La semaine prochaine :

 

« D’avant à plus tard … »

Vous informera sur le temps présent

Coincé entre passé et avenir.

 

 

 

 

 

 

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Published by L'imaginaire
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