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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 08:10
150 - Le temps ne fait rien à l'affaire
150 - Le temps ne fait rien à l'affaire

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L’AFFAIRE

 

 

             Parler du temps n’est pas une mince affaire et avant de pouvoir traiter ce vaste sujet, il conviendrait d’abord d’élucider ce que nous sommes, nous autres, pauvres créatures embarquées dans son irrémédiable processus.

             Un beau jour un enfant vient au monde, innocent, paraît-il. On l’accueille avec joie et le voilà qui se développe et petit à petit prend conscience du monde jusqu’au moment crucial où il réalise « Moi »; ou plutôt tout ce qui n’est pas moi et lui semble extérieur à sa personne.

             D’emblée « Moi » ne doute guère de lui-même et frôle même parfois l’arrogance. Mais on l’a conforté tellement qu’il a des excuses et que de simple préjugé il va passer au statut de vérité indiscutable. L’ennui est qu’il n’est justement qu’un préjugé tenace, c’est à dire une notion qu’on nous a affirmé être vraie et que l’on a gobée toute crue sans jamais la soumettre à vérification.

             Identifiés à leur moi, les autres tiennent absolument à avoir des partenaires sur le terrain de jeu, aussi n’ont-ils de cesse que l’enfant ne se prenne pour un objet tangible avec lequel on peut traiter. Or, en réalité moi n’est pas un objet, il n’en a ni la consistance, ni la pérennité. Il est en fait une sorte de nébuleuse impalpable formée d’éléments hétéroclites : d’abord des souvenirs (que serais-je sans mon passé?) puis des sensations, notamment celle d’exister, et enfin des émotions et des pensées. Et tout cela s’agite sans cesse, se renouvelle, se bouscule et évolue… Moi n’est pas une bûche ou un pavé. Il est un processus fluctuant et de nature fort subtile, bien plus encore que l’organisme auquel il s’identifie et qui le plonge dans le processus du temps.

             L’image la plus simple que ne réprouverait pas le bon sens populaire peut représenter Moi comme un train roulant sur une voie ferrée. Dans ce cas c’est très rassurant. Je suis le train et ma vie est le voyage qui se déroule en suivant la voie, c’est-à-dire le temps. C’est une belle image, aussi jolie que les images d’Epinal et tout aussi naïve, car ma vie semble être une succession d’instants. Or, qu’elle est la durée d’un instant? Une seconde, cinq secondes ou beaucoup plus ou infiniment moins?

             En fait l’instant n’a aucune durée et il serait bien niais de dire qu’il a des petits camarades prêts à lui succéder à tour de rôle, sans cesse. A quel moment s’arrêterait le premier pour laisser place au second? C’est comme les vagues de la mer. Peut-on dire sérieusement qu’ ici s’arrête telle vague et commence telle autre? Non, le processus est totalement fluide, sans frontières et il n’y a bien sûr qu’un seul océan, agité d’une multitude d’ondulations constamment renouvelées. Les vagues ne sont qu’apparence.

             Il n’y a donc qu’un seul instant, éternel évidemment puisqu’il n’y en a pas d’autres pour le compléter et remplir l’immensité du temps. Mais le temps, concept fort utile pour qui ne veut pas rater son train a-t-il une réalité autonome et la voie ferrée existe-t-elle réellement?

             Il semblerait bien que non. Les événements qui se succèdent ont-ils besoin d’un contenant? Ils paraissent se suffire à eux-mêmes dans l’instant qui n’a aucune durée et qu’on pourrait comparer à l’écran de cinéma. Ecran sur lequel on peut projeter n’importe quelle image, n’importe quelle séquence, Ben Hur, Dracula ou Charlot, mais qui par lui-même reste immuable et inaffecté. Tout peut se passer dans l’instant, de la mort de Vercingétorix au débarquement des alliés en Normandie, sans oublier ma dernière visite chez le dentiste.

             J’en arrive donc à l’évidence de Moi, installé dans l’instant (ici et maintenant) et assistant au déroulement d’une histoire que je suis habitué à considérer comme étant la mienne. Pour ce qui est du corps c’est plus délicat. Si j’observe ma voiture ou ma montre pour faire cuire un œuf à la coque, je suis bien conscient de n’être pas réellement l’une ou l’autre. Simplement, pour des raisons pratiques et de pure convention, il est convenu de considérer que ces objets m’appartiennent. Mais ce n’est pas définitif car je peux les perdre, les vendre à un autre ou même les voir détruits sous mes yeux effarés. De toute façon ils ne sont pas moi. Mais ne peut-on en dire autant du corps? Après tout il s’est fabriqué tout seul à partir des logiciels contenus dans les gênes. Et c’est à mon corps défendant que je l’ai vu se développer et réaliser des fonctions parfois inattendues, notamment à l’adolescence

             Le problème devient maintenant plus clair. Moi est dans le présent. Attentif il observe ce qui se passe et très vite il réalise qu’il n’est pas le spectacle observé et que toutes les caractéristiques qu’il s’attribuait font partie dudit spectacle. Un peu effrayé il prend conscience de son abstraction. Il doute et il se tâte…Mais alors si je ne suis ni ceci, ni cela , mais alors que suis-je? Involontairement le voilà devenu disciple de Socrate et de quelques autres qui sont passés par les mêmes doutes.

             Allons nous maintenant pouvoir trouver la solution à sa place? Sans doute pas car c’est son problème et que c’est à chacun de démêler le vrai du faux. Alors laissons le là pensif et perplexe et retournons à nos occupations, car ces dernières sont quand même bien plus importantes et d’un ordre plus pratique. Oui ou non va-t-on ouvrir la télé pour voir la suite des « Feux de l’amour » ou ne serait-il pas temps de s’occuper de toute urgence du repas de midi? Car il risque de ne pas être prêt à temps et que j’ai horreur des nouilles mal cuites.

 

   

                                                  Le Chesnay le 5 octobre 2006

                                                  Copyright Christian Lepère

 

 

"Les siècles ont passé" - dessin aquarellé - 50 x 65 cm

"Les siècles ont passé" - dessin aquarellé - 50 x 65 cm

 

La prochaine fois :

 

L’avenir

n’est pas si sombre

bien qu’il soit inconnaissable.

Malgré tout vous en saurez plus  avec :

« Avenir et hydrogène sulfuré »

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Published by L'imaginaire
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